s'inscrire à la lettre d'informations


éditorial

Contre la rétention de sureté. Pour une séparation de la science et de l'État

Sur proposition du gouvernement, la représentation nationale vient de voter la loi sur la rétention de sûreté. Loi qui permet, pour des personnes condamnées à 15 ans de réclusion criminelle et plus, d'être retenues à l'issue de leur peine dans des centres de rétention de sûreté s'il s'avérait - ce qu'il faut bien appeler un nouveau mode de connaissance prédictive de l'humain - qu'elles présentent une particulière dangerosité. Cette loi nous a été présentée comme une évidence à l'adresse de notre bon sens : trouvez-vous normal que des personnes dont nous savons qu'elles vont commettre des crimes, qui plus est parmi les plus horribles, puissent rester en liberté ? Ainsi présentée, qui donc voudrait s'y opposer ? N'est-ce pas là que justice ?

Pour comprendre ce dont il est question il faut que nous fassions l'effort de nous extraire en le dépliant de ce temps de sidération affective qui vise à emporter notre assentiment sans avoir eu la possibilité d'engager la moindre réflexion.
Pourquoi sommes-nous si rapidement touchés ? Une mise en scène nous est proposée qui convoque notre peur avec d'autant plus de force qu'apparaît en exemple de la monstruosité la figure du violeur pédophile, prédateur tapi dans l'ombre, prêt à sauter sur nos enfants tel le loup sur l'agneau. À peine l'horreur et la peur invoquées nous ont-elles saisis qu'il est fait appel à notre responsabilité rapprochée, parentale, familiale. Chacun est ainsi convoqué au plus près de ses préoccupations quotidiennes, quelle mère, quel père ne prendrait pas les mesures qui s'imposent pour protéger ses enfants. Le risque rejoint sans qu'on y prenne garde celui des inquiétudes du quotidien, de la fenêtre mal fermée, de l'eau qui bout sur la gazinière, de la prise électrique non protégée... bref, le risque de ce qui apparaît comme le plus horrible des crimes rejoint insidieusement celui des accidents ménagers. Il est vrai que ces derniers sont hélas bien trop nombreux. Pourtant les statistiques insistent : la récidive des crimes sexuels est la plus faible des récidives criminelles. Selon l'étude sur la « récidive des sortants de prison » d'Annie Kensey et Pierre Tournier, 52 % des sortants de prison ont commis une nouvelle infraction dans un délai de cinq ans après leur libération. Les délinquants sexuels représentent un taux de récidive de 14,6 % en matière délictuelle (affaires de mœurs) et 1,8 % en matière criminelle (viols). Quant aux affaires dont on comprend avec juste raison l'horreur et la répulsion, celles-là mêmes qui mobilisent au plus haut notre écœurement et qui déclenchent en miroir l'immédiateté de notre rejet affectif - affectivité que le texte de loi vise dans son énoncé qualifiant la dangerosité de « particulière » («... à l'issue d'un réexamen de leur situation intervenant à la fin de l'exécution de leur peine, qu'elles présentent une particulière dangerosité ...») -, celles-là sont, bon an mal an, heureusement réduites à quelques cas difficiles de méconnaître, le plus souvent portés à notre connaissances par la une des quotidiens.
Nous avons maintenant de quoi nous étonner : quelles peuvent bien être les motivations d'une société qui se démène autant pour faire passer une loi sur la récidive, en prenant pour exemple de son application les criminels qui récidivent le moins ?
Un mot, au passage sur cette particulière dangerosité, tel un lapsus, elle nous révèle une autre future scène : comment établir la différence entre une dangerosité et une particulière dangerosité ? En répétant l'appel à émotion qui a prétendu justifier cette loi, « la particulière dangerosité » risque d'assoner assez en écho avec le particulier insécurisé pour faire glisser l'imaginaire de ce dernier dans la peau de la victime appelée à la reconnaître.
Quelques cas assez monstrueux viennent frapper notre imagination, bien mis en scène, et nous voilà identifiés aux victimes, le fléau social gonfle tel un levain, avec un peu de chance, c'est bien le diable si dans les deux ans qui viennent une histoire douloureuse ne se fera pas jour ; la presse, quelque retenue qu'elle y mette dans le meilleur des cas, ne pourra éviter à chacun de se voir projeter sur la scène du crime... Une propagande bien orchestrée permettra d'attester le bien fondé d'un état de sûreté permanent.
N'est-ce pas de cela dont il est question, faire de nous les citoyens d'un nouvel état de sûreté permanent ?
En effet, cette nouvelle loi trouve à se justifier par la construction d'une mise en situation de la crainte qui nous pousse à nous identifier à la future victime, permettant ainsi le passage de la saisie affective à un état de crainte permanent.
Montesquieu déjà, en son temps, nous avait avertis du risque inhérent à la crainte. Il décrivait trois types de gouvernement par leurs natures et leurs principes : la République, dont le principe est la vertu, apparue dans une situation trop exceptionnelle, - limitée à la Grèce antique et à de tous petits États - pour qu'il en imaginât le retour ; la monarchie, ayant pour principe l'honneur ; le despotisme, fondé sur le principe de la crainte. Voilà quelqu'un qu'on ne peut taxer d'excessif dans sa réflexion sur la politique, car il était plutôt pour une monarchie « constitutionnelle » qu'il opposait à la monarchie absolue ou despotisme avec son principe de la crainte.
Il nous lance par-dessus les siècles plusieurs avertissements :
- Établir un régime sur la crainte n'a pas d'autre finalité que de permettre au despote de n'avoir pour politique que ses propres passions. La religion qui se trouve apparemment au-dessus de son autorité ne limite pas son pouvoir, selon les propres termes de Montesquieu, elle ne fait qu'ajouter de la crainte à la crainte. Il étale ses désirs privés, d'où, dans l'exemple qu'il choisit : le harem. Il existe à n'en pas douter des formes modernes du harem, pas tant celui d'un étalage spectaculaire des parures des gardiens du temple que l'extraordinaire course à l'accumulation de l'argent...
- Un autre avertissement devrait nous intéresser, il concerne l'égalité dans les régimes despotiques : l'égalité y est presque parfaite puisqu'ils (les sujets du despote) « ... sont égaux parce qu'ils ne sont rien. » Être égaux en droit suppose le contradictoire, l'égalité ne se juge pas sur l'écart quantitatif par rapport à un modèle d'origine, un citoyen étalon, mais sur la mise en débat pour quelqu'un de l'idée même de le considérer comme l'égal des autres dans son cas particulier.
- Enfin et pas des moindres, sa pensée, dans la filiation de laquelle se reconnaît volontiers le libéralisme politique, établit la nécessité d'un esprit des lois afin que ces dernières ne cèdent pas d'emblée à l'efficacité immédiate d'un utilitarisme religieux, politique ou naturel. Il nous suffirait ici, pour prendre en compte son avertissement, de rajouter le fait de ne pas céder à l'utilitarisme de la quantité de douleur calculable dans les victimes et à leur communautarisation.
Le droit qui sous-tend nos rapports avec les lois s'est constitué dans la suite des Lumières en opposition au pouvoir sans recours du prince de l'Ancien Régime. Kant définit les Lumières ainsi : « Qu'est-ce que les Lumières ? La sortie de l'homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable (faute) puisque la cause en réside non dans un défaut de l'entendement mais dans un manque de décision et de courage de s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude ! (Ose penser) Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières. »
La modernité dans la suite des bouleversements du XVIIIe siècle s'appuie sur la Raison comme principe de recours normatif du lien social. Ce n'est plus le spectre du droit d'exception permanent du prince qui ordonne et dirige les rapports des hommes entre eux, c'est la Raison que l'État reconnaît dans chacun, qui constitue un nouvel espace d'assujettissement dont les formes sont diverses selon qu'elles empruntent plus à la liberté ou à l'égalité.
En France l'assujettissement se trouve mis en formule dans le « nul n'est censé ignorer la loi ». Le droit en tant qu'ordre social fondé sur la contrainte avec sanctions, du fait même que nul n'est censé ignorer la loi, est en continuité avec la Raison. La Raison ici n'est pas une connaissance innée des lois mais un principe d'acceptation des lois dans leur esprit. C'est bien l'esprit des lois que la Raison ne permet pas d'ignorer et non pas les lois elles-mêmes. De ces dernières, il convient d'être informé dans leurs grandes lignes.
Ainsi, nul ne saurait être puni pour des actes sans qu'a priori ces derniers aient reçu une qualification de contraintes et d'ordre dans les sanctions. Il en va de même du caractère rétroactif impossible des lois puisque chacun doit être averti par avance de ce qu'il risque, même si ce caractère à été exceptionnellement contourné pour l'imprescriptibilité des crimes contre l'humanité.
Les démocraties modernes, en ce qui concerne le droit, font référence à la Raison comme principe. Le principe de Raison est étroitement lié à la modernité dont il représente l'assise fictionnelle. Reconnaître que la raison est une fiction ne relève pas d'un angélisme incantatoire à l'adresse de ceux qui rêvent d'un homme raisonnable comme horizon de l'humanité. Ce n'est que la reconnaissance d'une certaine filiation historique qui a orienté la nécessité du maintien des conflits dans les démocraties vers des espaces de contradiction encadrés un peu différemment que cela l'eût été dans des systèmes plus contractuels. Pour le dire autrement : la Raison comme fiction n'est-elle le « butin de guerre » à prendre en considération dans la montée en puissance de l'avènement des économies « d'une Loi du marché » qui ont déplacé, à l'origine, la figure « du sujet de la conscience universelle » vers la figure du « propriétaire »? « Butin de guerre » dont la démocratie comme interrogation représenterait pour notre époque un montage où il serait encore possible d'interroger ce déplacement ? Pour reprendre ce que dit Karl Marx dans l'Idéologie allemande : « Etant donné que l'État est la forme par laquelle les individus d'une classe dominante font valoir leurs intérêts communs, la forme dans laquelle l'ensemble de la société civile d'une époque se résume, il s'ensuit que toutes les institutions communes sont médiatisées par l'État, reçoivent une forme politique. D'où l'illusion que la loi repose sur la volonté, plus exactement sur la volonté libre, détachée de sa base réelle. De même alors, le droit est réduit de nouveau à la loi. » Il n'en reste pas moins qu'à l'intérieur de ce constat, les espaces de liberté dans la vie quotidienne prendraient des colorations tout à fait différentes si d'aventure le mouvement qui a conduit entre autres à la rétention de sûreté prenait le dessus sur la Raison comme fiction pour la transformer en Raison comme norme. Nous ne faisons ici qu'effleurer le débat de la question de l'Etat dans les rapports qu'il entretient avec ses propres justifications pour nous situer au plus près des effets politiques de ce qui apparait être une modification qui toucherait à l'esprit des modalités des formes de recours du vivre ensemble.
Qui plus est, nous ne pouvons faire fi d'un mouvement porteur de nos démocraties qui vise à une humanisation des peines. Peut-être est-il bon de se souvenir de l'évolution de la justice des enfants, des conditions monstrueuses de la réclusion des plus jeunes, enfermés avec les adultes, un peu plus tard dans les prisons pour femmes, des maisons de correction où ils pouvaient être conduits par le simple fait du pater familias, de la révolte des enfants de Belle-Île-en-Mer pour laquelle Jacques Prévert, témoin malgré lui, devait écrire son poème « La chasse à l'enfant ». C'est de cela aussi dont nous devons garder le devoir de mémoire sous risque d'y faire retour, comme si l'histoire ne nous avait rien appris.
À cela il faut ajouter : nul n'est censé ignorer la loi sauf les personnes atteintes de folie au moment de l'acte. La Raison pour exister doit trouver sa négation, plus précisément le domaine de la raison ne pouvant se définir en totalité positivement, c'est à sa négation d'en cerner les limites. Dans le code napoléonien de 1810, l'article 64 stipule : « Il n'y a ni crime ni délit, lorsque le prévenu était en état de démence au temps de l'action, ou lorsqu'il a été contraint par une force à laquelle il n'a pu résister » (le nouveau code pénal art. 122-1 122-2 fait la différence entre abolir son discernement et entraver son discernement). Le Fou dans son acte de folie ne saurait être tenu pour un auteur justiciable pénalement de son acte. Cela donne lieu à débats. Le juge du fond reste souverain devant les affirmations de la science. Par exemple, la jurisprudence dominante se refuse à voir dans l'ivresse une cause légale d'exemptions de peine : même si la personne a perdu tout contrôle d'elle-même, elle ne relève de l'article 64 que dans des circonstances exceptionnelles. Un autre commentaire avance que : « La démence n'est pas reconnue comme une excuse légale, elle est nécessairement comprise dans la question intentionnelle et par suite dans la question relative à la culpabilité... ». Pourquoi ce rappel ici ? Pour bien saisir la mise en scène de la communauté d'égalité en droit qui octroie à ses membres une impossibilité d'ignorer l'esprit de la loi, ce qui en même temps renforce leur constitution d'êtres raisonnables. L'égalité devant le droit est discutée en tant qu'application non pas à une personne quelconque mais à cette personne-là. Cela n'est possible qu'à la condition qu'elle soit l'auteur d'un acte, sans acte imputé pas de saisie. Se saisir d'une personne sans qu'un acte qualifié « démocratiquement » ait été réalisé nous renverrait à une des figures du pouvoir despotique.
Une forme de rétention existe déjà : les personnes qui ont commis des actes en état de démence au sens des articles suscités peuvent être retenues contre leur gré dans des établissements psychiatriques « ...dont l'état d'aliénation compromettrait l'ordre public ou la sûreté des personnes.». Il n'a jamais été question de retenir leur « être de folie » en tant que potentialité mais leur état présent. La levée de ces placements puis hospitalisations sous contrainte administrative avec la loi de 1990, en dehors des recours judiciaires, prend acte de la cessation de l'état qui compromettait l'ordre public ou la sûreté des personnes, en aucun cas de la disparition de la folie qui leur avait été attribuée.
Que l'on soit d'accord ou non avec cette modalité de protection de la société pour se prémunir des actes en rapport avec un état de folie aux effets présents et repérables, la logique sous-jacente n'en est pas moins assez claire, elle ne concerne que les personnes exclues des actes en Raison. Avec la rétention de sûreté, nous basculons dans un tout autre domaine, puisqu'elle concerne des personnes qui ont été reconnues auteurs de leurs actes et qui ont d'ailleurs pour ces actes effectué leur peine. Ce ne sera pas pour ce qu'elles ont fait qu'elles seront retenues mais pour ce que nous nous accorderons à leur imposer d'une destinée prévue par nous. Même les religions qui s'étaient avancées jusqu'à la prédestination n'ont jamais osé faire de cette dernière une connaissance du futur, elles se sont cantonnées à affirmer que ce qui avait été devait être.
Pour saisir ce dont il est question avec cette bascule vers un nouveau type d'exclusion du champ social, il nous faut revenir sur le hors champ de la folie qui par ses pratiques pouvaient construire un espace d'interpellation du politique sur les risques d'une Raison objectivable. Que tout un courant philosophique indissociable de l'idéalisme allemand ait espéré dans la suite de Kant en un nouveau sujet porteur d'une conscience universelle ne doit pas nous faire oublier que la question de sa réalisation de fait, est secondaire par rapport au défi qui consiste à n'attendre rien qui ne soit soumis au crible du sujet parlant.

La folie, terme qui a le mérite de préexister à la psychiatrie moderne, n'a pas pour objet centrale le fou en lui-même, elle désigne des tentatives de rendre compte des limites de la signification humaine quand cette dernière vient à buter sur l'incarnation du lien social impossible dont la forme la plus intériorisée dans l'humanité de chacun est appelée folie ou délire. Le délire, c'est ce qu'on prête au fou pour pouvoir le maintenir dans un imaginaire de nos limites, permettant qu'ainsi exclu de l'espace des significations humaines, il persiste dans notre humanité comme quête d'un sens du non sens. Que cette quête du sens de ce non sens soit aussi, en retour, la pointe extrême d'une interrogation sur la liberté quand cette dernière s'aventure aux confins des contraintes du langage, n'est-ce pas là ce qui référencie un point de fuite pour que la politique puisse maintenir sa non réduction à un supposé progrès des sciences de l'homme pouvant faire fi de la folie ? Cela nous permet un premier constat, le placement sous contrainte ne concerne pas une rétention du non sens, il ne concerne que l'actualité repérable de l'expression de ce non sens pouvant porter atteinte à la sûreté des personnes. La folie assigne ainsi la Raison dans le domaine de validité d'être un projet politique et non une essence.

Par son hors champ, le Fou permet à la folie de maintenir la Raison comme une fiction politique en ouvrant un espace pour la critique d'une Raison qui se voudrait absolue tout autant que pour la réalisation effective d'un sujet doté d'une conscience universelle. Ce que la folie assigne à la raison, la psychanalyse, dans son mouvement bien plus que par ses écoles, avec l'invention de l'inconscient, ne l'assigne-t-elle pas à la conscience universelle, s'inscrivant par cette ouverture dans le champ politique que des psychanalystes s'y refusent ou pas ?

Avec la rétention de sûreté, sommes-nous encore dans la politique ? Encore faut-il avancer ce que nous entendons ici par politique : quand un cri déchire les rapports de domination « naturels » établis, et que ce cri trouve à se prolonger en problématiques qui s'interrogent, sous des formes établissant des points de vue et des intérêts divergents, alors nous sommes dans la politique. Tout le reste n'est jamais que gestion des ressources humaines.

Les démocraties modernes ont ceci de particulier qu'elles apparaissent, voire sont produites par l'avènement de la bourgeoisie avec laquelle elles sont étroitement liées à l'origine. Une sorte de résonance entre un sujet de la conscience universelle et la nécessité de fonder en parallèle un nouveau sujet : le propriétaire. Max Stirner, en son temps l'avait raillé dans « l'unique et sa propriété » en énonçant que l'homme n'était que le propriétaire de sa puissance et de son unicité. Il n'en demeure pas moins que tout un chacun peut dorénavant espérer rêver devenir propriétaire de quelques biens et d'en jouir... Si l'on accepte cette liaison entre droit à la propriété et égalité en droit, soit une des questions incontournables de la filiation de la démocratie, il nous faut aussi penser leurs évolutions connexes et divergentes, la démocratie fonctionnant plus comme retenue, comme modération dans les échanges humains que comme un cadre de contrainte économique. Que l'on cède sur cette retenue et l'on risque fort d'autonomiser le fétichisme de la marchandise qui ne demande qu'à se passer de la politique pour entrer dans un monde de jouissance où l'accumulation de sommes d'argent gigantesques, inimaginables en terme de représentation des œuvres humaines, n'aurait pour équivalent que l'accumulation de populations entières gérées comme des ressources.


Cela ne peut être effectif que par une alliance entre la science et la politique, par le recours à des expertises d'un type nouveau, au sens littéral une nouvelle constitution biopolitique inscrite dans la loi, affirmant l'existence d'un nouvel être humain au devenir prévu par une chimère politique, un nouveau monstre en quelque sorte, monstre dont Michel Foucault rappelait qu'il conjuguait l'interdit avec l'impossible.

Cela pose bien sûr la question de la place de l'expertise dont il faudrait ici refaire la généalogie. Pour faire court, rappelons que cette dernière, à l'origine, devait confirmer le point de vue des connaissances psychiatriques avec le surgissement de la folie dans l'espace public à l'occasion d'actes incompréhensibles en Raison. La découpe de ce saut qualitatif en de multiples questions a progressivement intégré d'autres critères qui ont fini par diminuer la portée initiale d'être, au moment de l'acte, fou ou pas.

Peut être faut-il ici lever une ambiguïté qui prête trop souvent le flanc à un amalgame : l'impossibilité d'appliquer, en politique, la science à l'homme dans sa singularité, n'est pas synonyme d'une négation de la science. Non seulement la science ouvre un nouveau continent dans la connaissance humaine mais elle est indissociable du mouvement des Lumières. En inscrivant l'homme dans un nouveau rapport de coordonnées fixé dans la matière comme lieu d'un processus de répétition vérifiable, le sujet, avec Descartes perd son assujettissement envers les puissances occultes pour se retrouver assujetti à la science. Cela n'implique aucune confusion entre le sujet et la science, le sujet n'a pas été transformé en objet scientifique, sauf à croire qu'il se résumerait à la somme des atomes, de la matière qui lui prête forme. L'homme reste causé par l'humanité et non l'inverse. Le sujet de la science, qui est au centre de la modernité, est assujetti à une référence discursive dans laquelle la connaissance serait à portée de main dans le futur proche : la vérité s'impose plus par sa promesse que par son état. Il faudrait forger un nouveau nom pour désigner cette dérive d'un « progrès » de la science vers un progrès scientifique du sujet. Pour respecter l'histoire du scientisme pourrait-on désigner cette pente inhérente à la science de « scientasmatique » ? La psychanalyse est née du risque de cette dérive, elle prend en considération que le sujet désigne tout autant son assujettissement que le refus de se laisser assujettir, actes manqués et autres psychopathologies de la vie quotidienne à l'appui et cela par son échappée.

Ainsi peut-on qualifier la psychanalyse, en se portant secrétaire de l'hystérie, d'avoir osé relever le défi, d'être : « une théorie du sujet pour autant que le sujet échappe à la théorie ».

Cette alliance constitutive de la « scientasmatique » n'est pas nouvelle, elle est une part inhérente au mouvement des Lumières. Le pas qui vient d'être franchi, ne témoigne-t-il pas d'un mouvement plus insidieux, en relation avec une certaine utilisation des sciences humaines qui privilégient en leur sein tout ce qui pourrait concourir à construire ce leurre d'un homme inscrit dans un rapport d'objectivité mesurable ? Avec la rétention de sûreté ce rapport passe dans le droit, venant a posteriori confirmer ce mouvement, déjà été initié au nom des contraintes imposées à l'homme par l'utilisation des machines. Le code de la route impose des règles qui à la différence du code pénal se soucient peu de mettre en relation la contravention avec la personnalité du contrevenant. Le radar n'a que faire du contradictoire, il représente une sorte d'objectivité indiscutable où les forces de l'ordre voient leur champ d'interprétation de plus en plus réduit. La machine commande avec rigueur et précision avec ce que cela prépare d'un possible « droit mécanique ». Les sciences du comportement, au-delà de ce que leurs auteurs ont imaginé, forment l'assise idéologique de cet homme serveur de machines. Elles ne sont pas les seules : même du côté de la psychanalyse, il existe bon nombre de psychanalystes, fascinés par le psychologisme, qui rêvent d'une structure du psychisme dont ils pourraient, sans tenir compte de ce que construit au rythme de ses propos, celui qui parle, reconnaître les différents types in situ.

Les experts appelés à désigner parmi les criminels ceux qui porteraient en eux la récidive, ne sont-ils pas dans le droit fil d'une gestion des « ressources humaines » où la question de l'humanité se cantonnerait à la diminution de ses membres par élimination des non conformes. Ne quittons-nous pas ainsi l'interrogation des actes, resourcement essentiel de l'idée de la démocratie, pour glisser vers une sélection des individus aptes à rester dans un domaine de normalisation ?

Ne sommes-nous pas en train de nous amputer de la part des lumières qui nous demandaient de relever le défi de l'entendement, pour reprendre le terme de Kant, ou de la parole pour souligner son prolongement dialectique avec Freud, défi qui prenait en compte ce que la liberté doit inventer comme ruses pour maintenir l'égalité comme procès et non comme vérifications ?

Les experts sont convoqués dans cette zone d'excitation de la « scientasmatique », ce qui a fait dire à Castoriadis que l'expert est celui qui « doit en dire toujours plus à partir de toujours moins ». Ils ne peuvent décemment tenir cette place qu'en acceptant de témoigner que rien de ce qu'ils constatent n'a valeur de vérité. Avec la rétention de sûreté ce témoignage leur est strictement interdit.

Les experts qui oseront se commettre avec cette chimère ne seront pas sans rappeler les deux moines dominicains, Jakob Sprenger et Heinrich Kramer rédacteur du terrifiant « Malleus malificarum », (Le Marteau des Sorcières) qui portait en exergue la Bulle papale d'Innocent VIII, publiée en 1484, prônant la mise hors société pure et simple, soit l'excommunication des personnes qu'ils s'étaient donnés pour mission de dépister. Il entraina, tortures à l'appui, la poursuite et l'exécution de dizaines de milliers de sorcières sur le bûcher, et cela pendant près de 300 ans. Nous n'en sommes bien évidemment pas là mais cela ne doit-il pas quand même nous aider à réfléchir sur le risque de ce modèle social que nous sommes en train de proposer ?
Enfin, comment, dans cette période de supposé devoir de mémoire, ne pas rapprocher cette rétention de sûreté, permettant de mettre à l'écart un certain nombre d'entre nous à partir de la fabrique d'une destinée prévisible scientifiquement, des moments sombres de notre histoire où des groupes humains avaient été exterminés pour ce qu'ils étaient ?
La rétention de sûreté n'est-elle pas de l'ordre de ce modèle de la gestion des hommes comme ressource, en alliant le tri sélectif au diagnostic « scientifique », ouvrant ainsi sur de nouvelles références du vivre ensemble avec la mise au rebut de nos semblables - d'autant plus semblables quoi qu'ils aient fait -, comme autant de pièces défectueuses ?

Cette loi doit être abolie. Peut-être convient-il de proposer d'adjoindre à la séparation de l'église et de l'Etat, la séparation de l'Etat et de la science quand cette dernière se laisse aller à outrepasser son domaine pour fournir des armes inquisitoires contre les droits de l'homme et du citoyen ?

Roger Ferreri

archives