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éditorial

Le monde selon Clémentine

«Je les aime puisque je pense à ce qui peut leur arriver de pire. Pour le prévoir. Pour le prévenir, je ne me complais pas dans ces évocations sanglantes. Elles s'imposent à moi. Ceci prouve que je tiens à eux.» Ainsi parle la Clémentine de L'arrache cœur de Boris Vian. La passion de Clémentine pour ses enfants, les «salopiots», construit progressivement un monde barricadé, un monde de surveillance où seuls les nuages qui filent dans le ciel donnent une idée d'une liberté enfuie.

Clémentine parle de notre monde, ses propos sont ceux d'un Ministre qui se soucie du bien de chaque enfant de la République et partant du bien de tous, ce qui implique d'avoir à l'œil ces «salopiots» potentiels qui se cachent parfois sous les traits de la normalité. Notre monde ressemble de plus en plus à celui de Clémentine, car comme elle, ceux qui pensent en avoir la charge se soucient du bien et voient le pire partout, le pire qu'il peut leur arriver - ces victimes en puissance- et le pire qu'ils peuvent commettre - ces délinquants en herbe. Le souci de la sécurité, la nôtre et la leur bien sur, légitime toutes les surveillances, tous les contrôles. Il nous faut penser sans cesse au pire pour prévenir le mal et pour cela il faut non seulement repérer les dangers avérés (marquer les délinquants déjà repérés) mais encore anticiper ceux qui vont le devenir (prédire).

La différence de notre monde et de celui de Clémentine, disons-le, est que le rôle de la mauvaise mère qu'elle a la gentillesse de figurer pour n'est pas seulement jouée par tel ou tel Ministre à l'idéal sécuritaire - qui pourtant y met du sien, avouons-le. Non, le problème est bien plutôt que cette (mauvaise) mère-là semble multipliée à l'infini, que l'idéal de la sécurité, l'obsession du risque, les pratiques de soupçon et de délation sont à l'évidence largement partagés. Nous protestons contre les paroles abruptes de tel matamore politique, mais en pratique ne cédons-nous pas aux mêmes sirènes ?

Du reste, il faut bien l'avouer, c'est à l'origine que le ver est dans le fruit. Non pas à coup sûr, mais comme possibilité. Dans la mesure où nous sommes des professionnels du champ de l'enfance, n'avons-nous pas en charge cet « intérêt de l'enfant » qui peut à l'occasion prendre des allures de la paranoïa de Clémentine ? Certes cet intérêt est, a été et reste important pour préserver certains enfants des abus de pouvoir dont tant d'entre eux sont l'objet. Mais au nom de ce bien, que ne fait-on parfois !

On peut dire sans crainte d'exagérer qu'à cet égard nous occupons une position symptomatique pour notre société : l'enfant est devenu ce « bien le plus sacré » dont parlait une égérie médiatique de la lutte contre les pédophiles. En Chine aujourd'hui, sous les effets conjugués de la « politique de l'enfant unique » et du capitalisme forcené, il n'est pas rare de voir attablé au restaurant un enfant obèse avec autour de lui une famille entière qui lui passe les plats. On raconte parallèlement que certains actes de violence de préadolescents ressemblent étrangement à ce qui se vit aux USA. Quand une société entière se penche sur sa progéniture et en attend le meilleur (pour elle) on a quelque raison de craindre le pire.
Le bien de l'enfant, le connaîtrions-nous ? Mieux que lui-même ? Dans notre monde d'enfant roi il est désormais une figure grimaçante qui nous renvoie étrangement notre image déformée, mais nous ne voulons pas la voir. Le pédophile, criminel moderne par excellence, c'est celui qui jouit de l'enfant contre son gré. Il en abuse. D'où la réprobation unanime. Peut-on faire remarquer un instant que très généralement le pédophile se prétend éducateur : c'est parce qu'il l'aime cet enfant, c'est par ce qu'il sait son bien, et c'est même pour le protéger des ravages à venir de l'amour qu'il le conduit ainsi vers sa propre jouissance. Qu'on entende ici la logique de la perversion (ce qui n'est pas toujours le cas) ne doit pas nous faire rejeter cette parole si aisément. Il y a quelque chose, chez Clémentine, chez le pédophile, qui nous parle de l'humain, de la tentation du pouvoir, de l'abus possible dans toute rencontre humaine et a fortiori lorsqu'il s'agit d'êtres faibles. Et plus encore si notre mandat légitime nous en donne la possibilité.
La logique du bien, quand elle s'applique à un sujet au nom de tous doit nécessairement être interrogée. Les lois de la cité, qui assurent la paix sociale, peuvent broyer l'individu au nom de la collectivité. Antigone on le sait fit valoir d'autres lois, les « lois non écrites » pour s'opposer à la raison d'Etat du tyran Créon. Mais aujourd'hui les lois fondées sur le bien nous font penser à ce que nous a enseigné une autre œuvre de la littérature, celle d'Orwell, 1984, où le « Ministère de l'amour » veillait à l'harmonie universelle par le contrôle de chacun. Quelque chose doit échapper à cette emprise, et ce quelque chose - qu'on l'appelle singularité ou sujet - doit faire opposition à ce que le social dise le tout de l'homme, définisse les contours de la vie de chacun.

Il se trouve que la tradition hippocratique nous inscrit dans cette voie et constitue notre loi, en tant que nous sommes situés du côté des soins. Car il s'agit toujours des soins du sujet, et non de la santé des populations. Pour autant que notre mission est située dans le soin, alors notre obligation la plus absolue nous impose de nous situer du côté de la singularité. Cela signifie par exemple que l'on ne saurait imposer des soins à quiconque, sauf exception strictement légiférée, que l'on en saurait non plus édicter pour lui des règles de vie, et qu'enfin ce qui le concerne tombe sous le sceau du secret le plus absolu.
Loi dont la violente opposition à l'ordre du bien ne saurait être sous-estimée, tant il est vrai que sans cesse nous entendons le chant des sirènes qui nous invitent à penser d'abord à autrui avant que de se soucier du sujet, à ce soucier de la victime potentielle des agissements d'un sujet et pour cela à lui imposer des normes de vie ou des contraintes au soin.
Rappelons si besoin est que le médecin ne saurait imposer à un malade des soins dont il ne veut pas, et qu'il ne peut pas d'avantage informer quiconque (y compris son partenaire sexuel) d'une maladie sexuellement transmissible de son patient. Sans cesse on fait valoir de nos jours au contraire, au nom des dépenses de santé ou de la sécurité des personnes, qu'il faudrait contraindre, surveiller, et instaurer la plus grande transparence. Remarquons d'ailleurs que c'est dans le domaine de la pédophilie, décrétée maladie, que se confirment actuellement des mesures de contrainte au soin et de surveillance indéfinie. C'est aussi dans ce domaine que la mise en cause du secret professionnel est la plus légitimée par le discours ambiant.

« Le secret partagé », forme limitée du secret professionnel, est actuellement promue au rang de modalité de transparence généralisée, traversant les exercices professionnels, jusqu'à ceux qui représentent précisément les lois de la cité, les maires qui pourraient devenir les grands coordinateurs du souci sécuritaire. Le principe du secret est un principe séparateur des espaces, et sans doute est-ce cette nouvelle topologie du social qui est un trait dominant de notre époque. Tout voir, tout savoir, tout enregistrer, pour le bien commun mais sous la loi du soupçon à l'égard de la singularité.
Par peur du monde, des autres, par crainte de cette horreur qui gît potentiellement en chacun (le pédophile est en apparence l'homme banal par excellence), nous sommes prêts à armer le bras de Big Brother. Et en fin de compte à donner au pouvoir le droit de regarder en nous-même, selon la logique de la servitude volontaire que décrypta La Boétie.
Et bien sûr il se trouvera toujours quelqu'un pour faire valoir qu'une vie d'un innocent a ainsi été sauvée par le moderne regard généralisé du surmoi. Mais sauvé pour quel monde ?

Nous qui travaillons dans le champ de l'enfance avons, plus que d'autres peut-être aujourd'hui, le devoir de résister à la passion de Clémentine qui sommeille en chacun de nous. Il appartient à chacun, dans la singularité de sa pratique, de ne pas l'oublier.

Franck Chaumon

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