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éditorial

L'espace de l'intimité est devenu désormais une chose publique.

Jadis les avatars de la subjectivité constituaient une affaire privée, et l'on cachait ses troubles au regard de la censure, les réservant à quelque confident ou à son journal intime. Parfois il n'était pas possible de garder plus longtemps par devers soi cette parole en souffrance, qui éclatait alors sur la place publique et se voyait qualifier d'hystérie ou de folie. On se souvient de ce climat culturel des années 70 où l'idéal de la libération de la parole se soutenait d'une hypothèse de la répression sexuelle. Dans notre domaine professionnel et proche de nous, les interventions de Françoise Dolto et les émissions de Karlin et Lainé ont participé de ces combats. La folie était alors d'abord l'objet de rejet et de ségrégation, elle était enfermée, il fallait lui donner accueil dans la cité, il fallait l'écouter.

C'est peu dire que notre culture n'est plus la même aujourd'hui. Non que la folie soit désormais accueillie, reconnue et écoutée car dans la grande régression que connaît la psychiatrie française elle s'est trouvée au contraire rejetée hors les murs de l'hôpital, au nom d'une médicalisation et d'une politique de restriction budgétaire. C'est une réalité reconnue aujourd'hui que le nombre de patients en prison ou en errance dans la rue n'a cessé de croître depuis 15ans.

Paradoxalement, dans le même temps où cette politique de restriction des moyens frappait la psychiatrie, on ne cessait de faire appel à elle pour des questions dites de société de plus en plus pressantes. La dépression était déclarée mal du siècle, le « traumatisme » et la « souffrance psychique » devenaient les choses du monde les mieux partagées, et le recours au psy devenait non seulement banal mais fortement recommandé. Du coup la psychiatrie prenait le nom de « santé mentale » dans les rapports ministériels et voyait ainsi son champ étendu de manière quasi illimitée, dès lors qu'il ne s'agit plus seulement de soigner mais aussi de prévenir, voire de prédire les risques.

Dans cette nouvelle culture, chacun est invité à cultiver sa psyché à la fois pour optimiser son existence et pour répondre à l'impératif social qui ne cesse de prescrire pour prévenir. Le champ de l'enfance est par excellence celui où cette vague prescriptive est la plus forte. A la maison, à l'école, les recommandations des psy ne cessent de se répandre, douces dans leur forme si les parents les acceptent, mais impératives et prescriptives dans le cas contraire. Etre parent est devenu une compétence que l'on cultive ou qui s'acquiert, mais sous contrôle du savoir : la parentalité supposément défaillante des jeunes délinquants pourrait bien être accordée sous surveillance, comme une sorte de permis à points !

Certes nous forçons le trait, mais nous y sommes contraints par l'actualité, celle des discours péremptoires qui ne cessent d'être produits par des autorités pourtant parées des vertus de la science. L'INSERM, pour ne pas le nommer, vient coup sur coup de publier deux rapports qui se caractérisent précisément par leur caractère partial et sans nuances, et leurs recommandations bureaucratiques et manichéennes. Celui concernant les « troubles des conduites de l'enfant et l'adolescent », avec sa recommandation de dépistage à 36 mois, est tellement caricatural qu'il a provoqué chez les professionnels un véritable raz-de-marée pétitionnaire (on trouvera sur ce site dans la rubrique « liens » l'accès à cette pétition). Sans doute touchons-nous ainsi du doigt la responsabilité qui est la nôtre à répondre ou pas à la demande répétée qui nous est adressée d'être les « experts de l'intime ».

Cette actualité après tout nous permet de souligner l'orientation et la visée de l'association ARECS : conjuguer le sérieux et la rigueur des échanges à propos de la clinique avec l'engagement dans les débats qui agitent les praticiens, inscrits dans la culture de leur temps.

Franck Chaumon.

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